27.04.2008

Goutte(s)

J'animais récemment un atelier d'écriture. Le principe était simple. Chaque semaine, nous étions une demi douzaine d'écrivains en herbe à nous retrouver pour lire ce que nous avions pondu les jours précédents. Il y avait peu de contraintes, à part le thème qui était imposé mais qui pouvait s'interpréter très librement.

Cette semaine-là, le thème était "goutte d'eau". J'en avais tiré un journal que j'ai mis en ligne sur mon blog MySpace :
http://blog.myspace.com/index.cfm?fuseaction=blog.ListAll...
parce que la mise en page y est plus adaptée aux textes plus long.

Comme d'habitude, n'hésitez pas à laisser vos commentaires !

19.03.2008

Slam sans titre

J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses

Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse

Les soirs où tu t’en vas, où tu marches au hasard

Oh pas très loin tu vois, jusqu’au prochain bar

Au milieu des poivrots et des filles du trottoir
Les clodos du pernod, les champions du ricard
Tu te sens moins seul, t’as moins le cafard
Jusqu’à ce que tu dégueules tout ce qu’à t’as bien pu boire

Les autres te regardent en biais, t’es pire qu’eux, faut croire…
Fallait pas les doubler, on veut plus de toi ce soir
Tu te donnes envie de gerber, mais même ça c’est trop tard
Alors tu te mets à gueuler, jusqu’à ce qu’on te vire du bar

T’as pas envie de rentrer, tu sais même plus où c’est
Tu marches comme un clandé, qui va bientôt se noyer
La cote tu la verras jamais, faut pas rêver
Le radeau te sauvera pas, il a déjà coulé

J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
Quand paumé dans la rue, tu sais même plus ce qui te brise
Que t’as encore trop bu, et que tu vas pisser sur l’église

Ton seul acte de foi, et ta vengeance à toi
C’est lui qui t’a mis là, ce Dieu qui t’oublie pas
C’est pour ça qu’tous les soirs, tu viens lui rendre visite
Tu descends ton callebard et tu lui montres ta bite

Ceci est mon sang, prends en jusqu’à plus soif
C’est cadeau vraiment, du bon gros rouge qui tache
Fallait pas me laisser là, j’sais plus à qui parler
Dans le quartier y a plus que toi qui veut bien m’écouter

J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
C’est une de ces nuits grises, j’ai vu un tas de chiffons
Qui trainait devant l’église, dessus y avait un prénom

Et un marmot en dedans, qui dormait comme un prince
L’alcolo et l’enfant ! Il a fallu que je me pince !
Qu’est-ce tu fous dans ma vie ? J’suis pas un gars pour toi.
Mais le gamin m’a souri, et j’l’ai pris dans mes bras

Ce soir là j’ai pas pissé sur le fronton de l’église
Pour un peu, j’avais même envie de lui faire la bise
A ce connard de Dieu, qui quarante ans plus tôt
m’avait laissé là, piteux, comme ce soir le marmot

Alors vous comprenez que j’pouvais pas le laisser
Ni même le donner, lui et moi on est liés
Tous les deux des clandés, en quête de bouées
Deux poteaux, pour ramer, et apprendre à nager

J’suis allé voir Marion, la pute du quatrième
Oh c’est pas son vrai nom, juste un nom de scène
Vingt piges qu’on baise ensemble, autant dire qu’on s’aime
Je lui ai dit « viens un moment, ya du bon vent qui s’amène »

Le môme me l’avait dit, il voulait une maman
Et quoi de mieux qu’une putain pour comprendre un enfant ?
Vingt piges qu’elle me ramasse quand j’suis dans le caniveau
Qu’elle me planque ma vinasse, et me fait faire mon rôt

J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
Mais tout ça c’est fini, ya Marion et le marmot
Ah j’vous l’avais pas dit, on va se marier bientôt !

Un dimanche à la brocante

Il pleut. Mes pieds sont gelés. J’aimerais bouger, me mettre au sec. Je ne peux pas. Je dois rester là. Immobile. Et attendre... Tonio est là, comme d'habitude. Pas un regard pour moi, pas une attention. J'aimerais partir loin de lui. Qu'un autre vienne me chercher et m'emmène au chaud, bien au chaud... Mais qui pourrait bien venir aujourd'hui ? Sous cette averse glacée...

Quand il fait beau, ils viennent plus nombreux. Ca sent le café et le thé à la menthe que sirotent les vieux assis autour du parking. Des enfants s’agitent. Là il y a un tas de jeux vidéo un peu poussiéreux. Ici, c’est une vieille locomotive en bois, rouge et bleue. Tout autour, un capharnaüm d’objets les plus divers. Masques africains, vieux boulons rouillés, commodes en bois vermoulu, des lots de porcelaine délavée, de cuivres défraîchis, de morceaux de ferrailles en vrac, des fripes… Ca pue la moisissure, mais on chine quand même, on s'agenouille pour inspecter un lot de casseroles, on enfile une veste rapiécée, on hésite, on discute...

« Le coffre là ferait une chouette table basse, tu crois pas ? »
« Combien pour cette vieille machine à écrire ? »
« Je peux descendre à 40 euros, mais pas en dessous… »
« Maman, tu trouves pas qu’elle est belle cette robe ? »
« Ok, c’est pas cher. Mais y a quand même du boulot pour le remettre en état… »

Mais aujourd’hui, rien de tout ça. Les terrasses sont vides. Dans le froid, la pluie tombe drue comme des épines. Pas de matelas troués, pas de vélos volés. Pas de vieux pots de fer cabossés, pas de pendule à remonter… Les brocanteurs ne sont pas venus. Ils savaient que c'était peine perdue, et ils avaient raison. L’église Saint-Michel a beau dresser sa flèche, les badauds se comptent sur les doigts des deux mains, font le tour des quelques marchandises et s'en vont, vite, trop vite. Tonio a quand même voulu venir, comme tous les dimanches. Et, comme tous les dimanches, il me tourne le dos et me laisse là...

Un homme arrive, un carnet à la main. Je le reconnais. Je l’ai déjà vu se promener ici. Il m’a déjà frôlée. Il porte toujours ce manteau démodé en cuir noir. Il me regarde. Il approche vers moi. J’aimerais qu’il m’emporte loin d’ici, de cette place vide, humide et froide. Mais non, ses yeux se détournent. Il s'éloigne. Je reste seule.

Il rentre dans une boutique. La pluie tombe moins fort, mais j'ai toujours aussi froid. Mes pieds craquent. Mon dos est engourdi. Tonio s'allume une cigarette. La dernière fois, il m'a brulé avec son mégôt. Je suis restée de bois, comme d'habitude... Tonio et moi, ça fait un moment qu'on bourlingue ensemble. De Bordeaux à Bilbao, on écume les marchés, les vide-greniers et les brocantes. Tonio a toujours adoré ça. Moi je suis plutôt casanière. J'ai envie de me poser quelque part. Cet homme au manteau usé, si seulement il savait... Oh bien sûr, je ne suis plus très jeune. Les années passent, c'est sûr... Comme les modes et les envies... C'est pour ça que je me dis qu'il me remarquera peut-être un jour. Lui, ou un autre...

Mon Dieu, il ressort de la boutique. Et ELLE est à son bras. J'aurais dû m'en douter... ELLE et son charme oriental... ELLE et son teint mat... ELLE et son fer forgé... Je ne suis qu'une pauvre vieille chaise moi... Je n'ai pas de coussin confortable, juste quelques tresses de paille à rafistoler... Je reviendrais la semaine prochaine, avec Tonio. En espérant que quelqu'un m'emporte, encore une fois.