19.03.2008

Coup de feu

« Ai-je la moindre chance ? » se demande Olusoji, agenouillé à demi-nu devant une foule assourdissante, proclamant son admiration au héros, gueulant son mépris et sa haine des ennemis dont Olusoji fait partie. Lui qui rêvait de gloire et de victoires, de poing levé, d’étoiles et d’ovations ; le voilà anonyme au milieu des six autres victimes du jour.

Tout près de là, Justin bombe le torse. C’est lui le héros, et le bourreau. Celui qu’Olusoji rêvait d’abattre, celui que le peuple acclame, celui qui mettra à mort ceux qui voulaient le défier. Alignés, méprisés, déjà vaincus, Olusoji et ses compagnons d’infortune attendent la détonation du pistolet qui couvrira brièvement la rumeur. Puis le grondement reprendra, s’élevant en déferlante avant de retomber comme un corps assouvi, exténué, vidé. Olusoji sait qu’il va souffrir. Il va falloir serrer les dents, garder le regard droit le plus longtemps possible, contrôler le raidissement de ses muscles, tenir jusqu’au bout. Après douze ans passés dans les camps d’entraînement, cela ne pouvait pas finir autrement. Il le savait. Il s’y était préparé, imaginant ce moment des milliers de fois. Il avait tant espéré le vivre sereinement, comme l’aboutissement d’une vie d’efforts, la dernière bataille. Mais ce soleil qui cogne, la sueur qui coule le long de ses tempes, ces gens qui agitent les bras en tous sens en hurlant, et l’arme qui tarde à rendre son jugement… Olusoji sent un frisson parcourir son dos. « Ce n’est plus le moment d’avoir peur ».

Olusoji penche la tête et fait claquer ses mâchoires. Il a l’impression de peser des tonnes, d’être genou à terre depuis des heures. « Qu’attendent-ils pour tirer ? ». Il pense à son pays, le Nigeria. A ceux qui affirment qu’il n’en respecte pas le drapeau. « Qu’importe ce qu’ils disent, c’est mon pays, mon combat ». Il pense à cette guerre civile que son père lui racontait. Un million de morts que le monde a oublié. Tout comme il oubliera ceux du Tchad, de la Somalie ou du Rwanda. Tout comme on l’oubliera lui. Peut-être son nom hantera-t-il quelques registres, au milieu de centaines d’autres noms rangés dans des colonnes sans âme, rien d’autre. Il ne reste que le panache. Ne pas accepter la défaite, jamais. Montrer à cette population qu’il existe tout autant que Justin.

Le coup de feu éclate enfin. Projeté vers l’avant, Olusoji sent son corps exploser. Une intense chaleur lui envahit les jambes, les cuisses et les épaules. Il serre les dents et relève progressivement la tête. Sa vue se trouble et il n’entend plus rien qu’un battement sourd, rapide et régulier. Ses poumons sont prêts à éclater. Ses tripes se tordent. La douleur se fait de plus en plus vive, du cou jusqu’aux chevilles. « Courage, c’est presque terminé ».

La foule exulte devant le nouveau triomphe de Justin, son plus grandiose. Le héros lève au ciel ses bras puissants. Il est plus fort que jamais. 9 secondes 76, nouveau record du monde du 100 mètres ! A côté de lui, Olusoji reprend son souffle et sourit. En 9 secondes 84, il a battu le record d’Afrique. Pas assez pour battre la star américaine, mais le Nigerian n’a que 21 ans, et les étoiles devant lui.