03.04.2008

Emile, réveille-toi !

« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde », disait Pierre Desproges. Le visionnage des derniers journaux télévisés l’aurait sans doute d’ailleurs fait rire jaune. Oui, même lui. Moi, ça m’empêche presque de dormir, à moins que ce ne soit juste parce que je viens de me taper huit bonnes heures de bon gros sommeil bien lourd…

Enfin bref, au moment où le soleil se lève, les JT de la veille, toutes chaînes confondues, me trottent dans la tête. Je croyais pourtant être immunisé, mais non… Me reviennent en mémoire, et dans le désordre, les reportages larmoyants sur la mort dramatique de Thierry Gilardi, l’indignation nationale au sujet de la banderole « anti chtis » lors de la dernière finale de foot, les menaces de mort proférées à l’encontre d’Eric Naulleau, une certaine façon de commenter les derniers sondages sur la popularité de Sarko, ou encore la question du boycott des JO de Pékin.

A priori, me direz-vous, il n’y a aucun rapport entre ces différentes actus. Vous me direz peut-être aussi que ces infos sont de toutes façons secondaires et que je ferais mieux de m’intéresser à des sujets plus importants (au choix les droits de l’Homme, le pouvoir d’achat, le nouvel album de Francis Cabrel ou de M Pokora…). Et pourtant… Prenons par exemple les traitements respectifs réservés aux « journalistes » que sont Gilardi et Naulleau. Depuis une semaine, la mort de Gilardi plonge la France entière dans la plus grande émotion, alors que celle de Naulleau serait presque présentée comme souhaitable. Faut dire que les styles des deux gars sont aux antipodes. Thierry, commentateur vedette du foot sur Canal+ puis TF1, s’est fait connaître avec ses éclats de voix (à base de « olalaaaaaa c’est magnifiiiiique ! »), alors qu’Eric, chroniqueur sur France 2 et France Inter (entre autres), est réputé pour ses coups de gueule glacés à l’encontre de stars aussi intouchables que Cauet ou Michael Youn… L’un exprimait le consensus (« L’équipe de France est formidable », « Zizou est grand », « que c’est beau le foot »…). L’autre livre ses opinions brutes, en marge du système « publi-promotionnel » des médias d’aujourd’hui, et sans se soucier de l’égo des personnalités qu’il épingle. Malheureusement, dans une France où Zidane peut mettre un coup de boule, il est interdit d’affirmer que Youn ou Cauet ne vous font pas rire... Ne pas faire de vagues, jamais. Rester dans le consensus mou, celui qui ressort des sondages. Cauet est drôle, donc on doit tous l’aimer. Zizou est un gars sympa, donc son coup de boule était justifié. Mais quand quelques énergumènes déploient une banderole inhabituelle, cela devient une affaire nationale.
Car quelle mascarade que l’affaire de la banderole « pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les chtis ». Certes, c’est de très mauvais goût. Certes, c’est insultant. Mais l’est-ce davantage que 50.000 personnes qui hurlent « Paris, on t’encule » ? Car ce beuglement, on l’a entendu tout le long du match, repris par l’ensemble des « supporters » lensois, réputés pour constituer le public le plus gentil de France. La banderole, elle, a été déployée pendant quatre minutes seulement, bien après les insultes lensoises. Seulement voilà, depuis le film de Dany Boon, il est de bon ton d’affirmer que les chtis sont sympas. Comme il a toujours été de bon aloi de conspuer ces parigots si hautains… Il me semble que les deux faits sont condamnables au même titre. Mais non, on ne touche pas à ce qui est populaire, encore une fois.

En écrivant tout cela, je sais bien que je vais m’attirer la haine de certains d’entre vous. Vous allez penser que je ne suis qu’un parigot de merde et un fan de Naulleau. Raté, je suis bordelais, et je ne suis pas toujours d’accord avec les critiques de Naulleau. Mais, si j’ai la chance d’être publié un jour, je préfère qu’un mec lise mon bouquin et le critique vertement en direct à la télé, plutôt que de me retrouver face à un mariole qui affirme que c’est un chef-d’œuvre alors qu’il n’en a pas lu une ligne. Et lorsque j’aurais la chance d’avoir un gamin, j’aimerais bien l’emmener au stade sans qu’il soit exposé à toutes sortes d’insultes, quelles qu’en soit leur provenance.

Je vais finir ce pavé par les restes de l’actualité télévisuelle récente. Ceux, trop faisandés, qui m’ont aussi donné envie de vomir. Cette journaliste de Canal+ qui annonce avec un sourire triomphal que Sarko a gagné 3 points dans les sondages… Tous les grands penseurs qui se scandalisent aujourd’hui des JO de Pékin, alors que la décision a été prise il y a presque sept ans… Complaisance et effets de mode sont désormais les piliers du journalisme. C’est bien dommage. Si Zola écrivait aujourd’hui son « J’accuse », nul doute que ce serait sur un blog, et non pas à la Une des grands journaux. L’heure est au consensus, on vous dit, non à la polémique, encore moins à la vérité. Quand la Société Générale perd 7 milliards d’Euros, on met en cause un petit employé, surtout pas le big boss, ancien collaborateur de Maurice Papon, et déjà mouillé dans des affaires de blanchiment d’argent. Quand, en 2001, le Comité International Olympique attribue les JO à Pékin, on se réjouit d'abord des retombées économiques avec la Chine, et on évoque les effets bénéfiques que cette décision pourrait avoir sur le respect des droits de l’Homme là-bas (quelle hypocrisie)... Quand on évoque Mai 68, on nous affirme ça et là que le mouvement a notamment permis aux femmes d’accéder librement à la contraception, voire à l’avortement. Ces donneurs de leçons oublient que la loi légalisant la contraception date de décembre 67, et celle légalisant l’avortement de 75… Non, 68 c’était surtout une façon de revendiquer le droit à la parole et à la vérité, et de dénoncer la main mise par le gouvernement et les grandes entreprises sur les médias pour nous vendre une idéologie et des produits. Quarante ans plus tard, la situation s’est-elle vraiment améliorée ?