19.03.2008
Putain de miroir
J’étais derrière elle. Elle aurait pas dû me voir. Mais il y avait ce putain de miroir. Nos regards s’y sont croisés. On s’est souri. Et c’est là que tout est parti en vrille. Là que j’ai senti mes jambes vaciller. Là que j’ai baissé les yeux. Là que mon cœur s’est déchiré en deux. Nom de Dieu, elle devait pas me regarder. Elle devait même pas me calculer…
Suis coincé maintenant. Faut que je la revoie. Faut que je sache.
C’était quoi ce sourire ? Juste un petit moment de bonheur ? Un petit rien, joli comme un bisou de gamin ? Une note de musique au milieu de la foule qui hurle ? Ou alors une collision, un crash, une météorite qui s’écrase sur nos palpitants ? Faut que je sache oui.
Arriver à la joindre. Je ne connais que son prénom… Contacter un ami commun. Trouver un prétexte, n’importe quoi. Faut pas qu’il sache lui non plus. Bordel, si nos regards s’étaient pas croisés, j’aurais pas à jouer comme ça. Je me dirais juste « elle te plait, mais oublie-là », ou alors « elle te plait, fonce ! ». Mais ce fichu miroir… Comme si je lui avais écrit « c’est toi et moi », dessus, à l’encre rouge. Comme si elle nous avait vu à poil, moi et mes putains de pulsations. Maintenant, je fais quoi ? A part les cent pas dans ma caboche…
Ok, dès que je l’ai vu, ça m’a sauté à la gueule comme un pitbull. Mais ça, elle l’avait pas remarqué. Du moins, je crois pas. Après je me suis dit que je la reverrai jamais, ou alors par petits bouts, entre plein de gens ivres, parmi les cendriers pleins et les canettes vides. Et puis ça finirait par passer. « Avec le temps, va, tout s’en va… », comme disait l’autre… Mais elle est revenue plus vite que prévu. Je m’y attendais pas.
Au milieu des autres, c’est à côté d’elle que je me suis assis. Comme un aimant, attiré. Comme un amant, juste à côté. La frôler. Pas croiser son regard, de peur qu’elle comprenne. De peur que tout le monde comprenne. Lui parler, un peu. Trouver encore des prétextes. M’inquiéter de ce qu’elle voudrait boire, poser des questions banales. N’importe quoi pour partager le temps. Eviter de discuter de choses trop intimes, ou alors les prendre à la légère. Juste l’écouter. Envie d’être seul avec elle. Par instants, l’espace d’une seconde. Puis m’évader vite. Trouver un nouveau prétexte pour parler à quelqu’un d’autre. Pour pas qu’elle sache. Pour rien gâcher, quoi.
Tout marchait à merveille. J’étais là et j’étais distant. Le bouclier bien en main. Avec l’envie de le fracasser à terre, mais prêt à le brandir. Pas question qu’elle me fasse du mal. Ni elle, ni une autre. Sauf que les autres n’ont pas d’armes assez effilées. Elle, plus je la renifle, et plus je sens qu’elle est dangereuse. Elle me rappelle que l’amour, parfois, est un combat de rue qu’on gagne ensemble, des étoiles plein les mirettes, et qu’on perd tout seul, la gueule ravagée par les coups.
Voilà, j’en étais là quand je l’ai regardé dans ce connard de miroir. J’aurais pu me contenter de contempler son joli dos en imaginant la courbe de ses reins. Mais non, il a fallu que je me jette dans son visage… Il y avait une chance sur un million qu’elle lève les yeux et me voit via cette foutue glace. Une chance sur un million… et c’est tombé sur moi ! Le miroir s’est fracturé, effondré. Dans sa chute, il a réduit mon bouclier en miettes. Et ma belle assurance avec…
J’ai réussi à lui parler. J’ai fait comme si de rien n’était. Au début… et puis, ça m’a échappé. J’ai évoqué le miroir. Elle s’en souvenait aussi. Et là vous imaginez que c’est une belle histoire qui finit bien ! En fait, j’en sais rien, pas encore. Je suis désarmé, les jambes légèrement fléchies, et son bouclier à elle est en acier trempé.
19:44 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture
Le patient
« Michel. Vous avez eu un accident de voiture. Vous vous rappelez ? ». Michel ne se souvient de rien. Dans son lit de la clinique Saint-André, il regarde le ciel. L’infirmière reprend : « ah oui, le ciel ! Il parait que vous étiez pilote ». Pilote ? Peut-être. Michel a l’impression qu’il pourrait aimer ça. Seul là-haut, sans attaches, sans rien à perdre. Quel sentiment de liberté on doit avoir…
« Vous n’étiez pas seul. Il y avait une femme avec vous. D’après mes renseignements, vous deviez vous fiancer… ». Le flic sait qu’il n’aura pas de réponse, mais elle est morte et il fait juste son boulot. « Comment s’appelait-elle ? », demande Michel. Fabienne ? Michel entrevoit des cheveux blonds. Il se souvient d’une robe d’été, bleue ou rouge, il ne sait plus. Mais pas de visage, non.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? », demande Michel. Le flic lui explique la plaque de verglas, la voiture qui dérape, le platane… « Je roulais vite, n’est-ce pas ? ». Michel voit l’aiguille sur le compteur, « 180 », et l’arbre aussi. « Apparemment oui, vous n’avez même pas eu le temps de freiner ».
Michel est certain d’aimer la vitesse. Ce doit être comme voler. Se sentir libre. Pas comme dans cette chambre sans âme. « ça progresse bien ! », se réjouit le kiné, « Tu devrais remarcher bientôt ». Marcher ? Michel sent qu’il n’aime pas ça. Ce qu’il veut, c’est courir. « Oui, oui ! » s’écrie le kiné, « sois patient ! ». Michel a l’impression de détester cette phrase, on lui a déjà prononcé c’est sûr, peut-être la fille aux cheveux blonds… Oui, c’est ça ! Il s’en souvient maintenant. Il la tenait par la taille. Elle portait cette robe d’été rouge. Autour d’eux, il y avait d’autres gens, beaucoup de bruit, de la musique. Pas envie d’attendre, jamais.
Michel réfléchit: « Attendre, c’est risquer de tout perdre. Aimer aussi, non ? ». Il a d’ailleurs perdu Fabienne, et il l’a forcément aimé, il le ressent dans tout son corps. Le goût de sa bouche, la chaleur de sa peau et de son sexe… Oui, ils s’aimaient. ça lui revient maintenant. C’est pour ça qu’il a déconné.
Se fiancer, se marier. Voilà ce qu’il lui avait demandé. Et bien sûr elle avait accepté. Après il était trop tard pour reculer. Trop tard pour lui expliquer qu’il l’aimait oui, mais pas autant que sa liberté. Alors il a fallu trouver un moyen. Viser l’arbre et le percuter à pleine vitesse. En assurant la trajectoire, il pouvait s’en sortir. Pas elle.
Michel ferme doucement les yeux et se met à sourire. Fabienne l’aimera toujours, et il est libre. La porte s’ouvre et l’infirmière vient s’asseoir au bord du lit. Michel redresse le torse, pose une main sur sa cuisse, laisse glisser ses doigts sous la blouse en coton blanc. « Oh ! Tu es encore un patient ! », feint de s’offusquer Isabelle. « Impatient, oui », souffle Michel.
19:40 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture
Eva Renaissance
Cette fois, l’histoire qui suit n’est pas une fiction. Chaque détail est strictement véridique. Cela s’est passé une nuit, entre un verre de whisky et quelques délires MSN. Sur l’écran, une photo que Eek vient de m’envoyer. On le voit sautant au dessus du Miroir (nda : fameuse attraction bordelaise). Un ciel émaillé de nuages cotonneux se reflète dans la mince étendue d’eau. Eek, pieds nus, sourit au photographe. Insouciance. Bonheur simple.
Il est environ une heure du matin. MSN me signale qu’Eva vient de se connecter. Eva a 20 ans, de grands yeux noisette et de beaux cheveux blonds. Nous nous connaissons à peine. Nous avions simplement pris plaisir à discuter un soir, chacun derrière son ordinateur. Je lui lance un « coucou » enjoué auquel elle ne réplique pas. « Tu es là ? ». « A moitié », me répond-elle. L’écriture est incertaine, les fautes de frappe nombreuses. Eva tente de m’expliquer qu’elle met fin à ses jours, qu’elle a déjà avalé les médicaments, que je suis le seul à qui elle l’avoue. Il faut appeler les pompiers, mais pour les envoyer où ? Je ne connais ni son nom, ni son adresse, ni même son numéro de téléphone. Mes mains tremblent sur le clavier, écrivent des mots destinés à la convaincre de m’aider à la secourir. « Non, je veux partir », ressasse-t-elle. A cause du drame qu’elle a vécu, un mois auparavant. Je lui implore un indice pour que je puisse savoir où elle est. Elle finit par me donner son numéro de portable. Au bout du fil, Eva a du mal à articuler. Elle me donne son adresse, mais je ne la comprends pas. J’essaie de lui faire confirmer en tâtonnant. « Numéro 16 ? ». « Non ». « 65 ? ». « Oui »… Je lui dis que je téléphone aux pompiers, que je la rappelle ensuite, la supplie de résister au sommeil, de se passer le visage sous l’eau, de rester avec moi sur MSN encore un peu. Les pompiers tentent de l’appeler. Pas de réponse. J’essaie à mon tour, sans succès non plus. La fenêtre MSN est désormais muette.
J’enfile un pull et un blouson. Il est presque deux heures du matin. Elodie, qui était venue passer la soirée à la maison, m’accompagne. Nous nous mettons à courir. Eva habite à une dizaine de minutes à pied. Lorsque nous arrivons devant chez elle, les pompiers et Police Secours sont déjà là. Ils ont trouvé l’appartement, et Eva, étendue sur son lit, inconsciente. Dans une poubelle, on trouve les deux boites d’anti-dépresseurs qu’elle a avalé. Sur une table, des bouteilles de bière vides, de la vodka, des cendriers pleins. Un chat va et vient sur le canapé, inquiet.
Un pompier parvient à la réveiller, à peine. Elle ne peut pas se lever, les yeux sont mi clos, les mots ne sortent pas de sa bouche. On vient de la mettre sur une civière lorsque Laura rentre. Laura est sa colocataire, sa meilleure amie, son inséparable, Eva m’en avait parlé. Laura voit les uniformes, et moi qu’elle ne connaît pas. Elle réalise. Son visage frémit. Ses yeux se mouillent.
On va emmener Eva à l’hôpital. Sur le trottoir, la sœur d’Eva vient d’arriver. Elle s’effondre dans les bras de Laura. Les deux jeunes femmes échangent leurs larmes. Je commence à m’éloigner. Un pompier vient me remercier. J’ai le regard vague, je bredouille que c’est lui que je remercie. Mes jambes vacillent. Nous rentrons le pas incertain et Elodie me fait remarquer une incroyable coïncidence.
Quand j’ai discuté avec Eva sur MSN, Elodie et moi écoutions en boucle la même chanson depuis un long moment. « My Immortal », par Evanescence. Eva-nescence. Eva renaissance. Immortelle…
Au moment où j’écris ces lignes, je viens d’appeler l’hôpital. L’infirmière a dit qu’Eva allait bien. Qu’elle était encore somnolente, mais qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir. Moi je n’ai pas dormi de la nuit. Je crois même que j’ai pleuré. Et mes mains tremblent encore.
19:36 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture
Slam sans titre
J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
Les soirs où tu t’en vas, où tu marches au hasard
Oh pas très loin tu vois, jusqu’au prochain bar
Au milieu des poivrots et des filles du trottoir
Les clodos du pernod, les champions du ricard
Tu te sens moins seul, t’as moins le cafard
Jusqu’à ce que tu dégueules tout ce qu’à t’as bien pu boire
Les autres te regardent en biais, t’es pire qu’eux, faut croire…
Fallait pas les doubler, on veut plus de toi ce soir
Tu te donnes envie de gerber, mais même ça c’est trop tard
Alors tu te mets à gueuler, jusqu’à ce qu’on te vire du bar
T’as pas envie de rentrer, tu sais même plus où c’est
Tu marches comme un clandé, qui va bientôt se noyer
La cote tu la verras jamais, faut pas rêver
Le radeau te sauvera pas, il a déjà coulé
J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
Quand paumé dans la rue, tu sais même plus ce qui te brise
Que t’as encore trop bu, et que tu vas pisser sur l’église
Ton seul acte de foi, et ta vengeance à toi
C’est lui qui t’a mis là, ce Dieu qui t’oublie pas
C’est pour ça qu’tous les soirs, tu viens lui rendre visite
Tu descends ton callebard et tu lui montres ta bite
Ceci est mon sang, prends en jusqu’à plus soif
C’est cadeau vraiment, du bon gros rouge qui tache
Fallait pas me laisser là, j’sais plus à qui parler
Dans le quartier y a plus que toi qui veut bien m’écouter
J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
C’est une de ces nuits grises, j’ai vu un tas de chiffons
Qui trainait devant l’église, dessus y avait un prénom
Et un marmot en dedans, qui dormait comme un prince
L’alcolo et l’enfant ! Il a fallu que je me pince !
Qu’est-ce tu fous dans ma vie ? J’suis pas un gars pour toi.
Mais le gamin m’a souri, et j’l’ai pris dans mes bras
Ce soir là j’ai pas pissé sur le fronton de l’église
Pour un peu, j’avais même envie de lui faire la bise
A ce connard de Dieu, qui quarante ans plus tôt
m’avait laissé là, piteux, comme ce soir le marmot
Alors vous comprenez que j’pouvais pas le laisser
Ni même le donner, lui et moi on est liés
Tous les deux des clandés, en quête de bouées
Deux poteaux, pour ramer, et apprendre à nager
J’suis allé voir Marion, la pute du quatrième
Oh c’est pas son vrai nom, juste un nom de scène
Vingt piges qu’on baise ensemble, autant dire qu’on s’aime
Je lui ai dit « viens un moment, ya du bon vent qui s’amène »
Le môme me l’avait dit, il voulait une maman
Et quoi de mieux qu’une putain pour comprendre un enfant ?
Vingt piges qu’elle me ramasse quand j’suis dans le caniveau
Qu’elle me planque ma vinasse, et me fait faire mon rôt
J’ai connu les soirs crasses, les soirs bien dégueulasses
Les soirs couleur pétasse, qu’tu noies dans la vinasse
Mais tout ça c’est fini, ya Marion et le marmot
Ah j’vous l’avais pas dit, on va se marier bientôt !
14:33 Publié dans Textes en vrac | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : slam, poesie, écriture
Un dimanche à la brocante
Il pleut. Mes pieds sont gelés. J’aimerais bouger, me mettre au sec. Je ne peux pas. Je dois rester là. Immobile. Et attendre... Tonio est là, comme d'habitude. Pas un regard pour moi, pas une attention. J'aimerais partir loin de lui. Qu'un autre vienne me chercher et m'emmène au chaud, bien au chaud... Mais qui pourrait bien venir aujourd'hui ? Sous cette averse glacée...
Quand il fait beau, ils viennent plus nombreux. Ca sent le café et le thé à la menthe que sirotent les vieux assis autour du parking. Des enfants s’agitent. Là il y a un tas de jeux vidéo un peu poussiéreux. Ici, c’est une vieille locomotive en bois, rouge et bleue. Tout autour, un capharnaüm d’objets les plus divers. Masques africains, vieux boulons rouillés, commodes en bois vermoulu, des lots de porcelaine délavée, de cuivres défraîchis, de morceaux de ferrailles en vrac, des fripes… Ca pue la moisissure, mais on chine quand même, on s'agenouille pour inspecter un lot de casseroles, on enfile une veste rapiécée, on hésite, on discute...
« Le coffre là ferait une chouette table basse, tu crois pas ? »
« Combien pour cette vieille machine à écrire ? »
« Je peux descendre à 40 euros, mais pas en dessous… »
« Maman, tu trouves pas qu’elle est belle cette robe ? »
« Ok, c’est pas cher. Mais y a quand même du boulot pour le remettre en état… »
Mais aujourd’hui, rien de tout ça. Les terrasses sont vides. Dans le froid, la pluie tombe drue comme des épines. Pas de matelas troués, pas de vélos volés. Pas de vieux pots de fer cabossés, pas de pendule à remonter… Les brocanteurs ne sont pas venus. Ils savaient que c'était peine perdue, et ils avaient raison. L’église Saint-Michel a beau dresser sa flèche, les badauds se comptent sur les doigts des deux mains, font le tour des quelques marchandises et s'en vont, vite, trop vite. Tonio a quand même voulu venir, comme tous les dimanches. Et, comme tous les dimanches, il me tourne le dos et me laisse là...
Un homme arrive, un carnet à la main. Je le reconnais. Je l’ai déjà vu se promener ici. Il m’a déjà frôlée. Il porte toujours ce manteau démodé en cuir noir. Il me regarde. Il approche vers moi. J’aimerais qu’il m’emporte loin d’ici, de cette place vide, humide et froide. Mais non, ses yeux se détournent. Il s'éloigne. Je reste seule.
Il rentre dans une boutique. La pluie tombe moins fort, mais j'ai toujours aussi froid. Mes pieds craquent. Mon dos est engourdi. Tonio s'allume une cigarette. La dernière fois, il m'a brulé avec son mégôt. Je suis restée de bois, comme d'habitude... Tonio et moi, ça fait un moment qu'on bourlingue ensemble. De Bordeaux à Bilbao, on écume les marchés, les vide-greniers et les brocantes. Tonio a toujours adoré ça. Moi je suis plutôt casanière. J'ai envie de me poser quelque part. Cet homme au manteau usé, si seulement il savait... Oh bien sûr, je ne suis plus très jeune. Les années passent, c'est sûr... Comme les modes et les envies... C'est pour ça que je me dis qu'il me remarquera peut-être un jour. Lui, ou un autre...
Mon Dieu, il ressort de la boutique. Et ELLE est à son bras. J'aurais dû m'en douter... ELLE et son charme oriental... ELLE et son teint mat... ELLE et son fer forgé... Je ne suis qu'une pauvre vieille chaise moi... Je n'ai pas de coussin confortable, juste quelques tresses de paille à rafistoler... Je reviendrais la semaine prochaine, avec Tonio. En espérant que quelqu'un m'emporte, encore une fois.
14:29 Publié dans Textes en vrac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture
Faim de vie
Dieu que cette fille est belle. Elle ne doit pas avoir plus de quinze ans. Puits de lumière au milieu des passants flétris de la galerie marchande, je ne vois qu’elle. Si triste pourtant, perdue peut-être, noyant son ennui au gré des vitrines et de leurs mannequins sans visage. Si seulement mon émoi pouvait transpercer la foule, la frapper, la pousser à me discerner parmi les autres. Peut-être qu’elle se retrouverait dans ma candeur, qu’elle y entendrait la sourde révolte qui me serre les tripes, qu’elle y apercevrait un sentier familier. Peut-être que nous irions boire un café. Oui, c’est ça. Nous irions à l’Entrepôt, c’est dans ce bar que vont tous les lycéens du quartier. Parce que le patron, un vieil anar, accepte qu’on ne prenne qu’un verre d’eau quand on est fauché. Par timidité, on s’enivrerait d’abord de nos éclats de rire, nous moquant des pantalons en velours du prof de maths et des programmes de télé-réalité qu’on regarde pourtant presque tous les soirs. Par commodité, on pesterait ensuite sur nos parents. Les miens m’ont déjà abandonné. On échangerait nos projets pour sauver ce monde dans lequel nous sommes si mal. On rêverait de voyages insensés dans ces pays où le fric n’a pas encore tout dévasté. Et puis, on se quitterait le visage rosi et les mains moites, en nous retournant pour vérifier que l’autre nous regarde encore. On s’appellerait juste après. On rirait de nouveau et, le cœur serré par la peur que l’instant s’efface, on ne voudrait pas raccrocher. On se reverrait le mercredi suivant. Elle aurait mis des heures à choisir la jupe avec laquelle elle serait encore plus belle, à nouer puis dénouer ses cheveux, juste pour me plaire, moi qui suis déjà damné. On irait au cinéma. Peut-être que nos mains se chercheraient avant la fin du film. Et puis on s’embrasserait en pleine rue, pour prouver aux autres que nous sommes libres. Je sentirais mon sang tambouriner à mes tempes, comme lors de mon premier baiser avec Jeanne. Jeanne a été la première, l’unique. Elle m’a quitté aussi, comme mes parents. Je me sens si seul aujourd’hui. Je suis pourtant très entouré, mais personne ne s’intéresse vraiment à qui je suis. Tous les jours, on me dit ce que je dois faire. Il faut être sage, être propre, bien manger, être aussi bien-portant que bien-pensant. Mais MERDE, c’est MA vie ! Marre de tous ces pisse-froid qui voudraient que je rentre dans les rangs. Cette fille aussi doit se sentir seule et incomprise. Il parait que la plupart des ados vivent un mal existentiel, je l’ai vu à la télé.
Elle ne me voit toujours pas. Je pourrais l’aborder, mais il est déjà 17 heures. Il va falloir que je rentre. Dans une heure, le dîner sera prêt. Et si je n’arrive pas à temps, on me punira sûrement. La dernière fois, on m’a enfermé dans ma chambre avec un simple bol de soupe. J’ai encore eu envie de me mettre une balle dans la tête. Peut-être comprendraient-ils enfin mon malaise… A quatre-vingt-six ans, on n’a plus rien à espérer de la vie. Depuis la mort de Jeanne, les enfants m’ont placé dans cette fichue maison de retraite. Ils viennent une fois par mois. Juste pour voir combien de temps je vais encore tenir. Crever les arrangerait bien. Moi aussi.
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Le bourreau
Elle est là, encore. Ecartelée, pétrifiée, agonisante. Comme les autres. Je ne les compte plus, ne les différencie plus. Putain de boulot. A chaque fois, ma tête me fait plus mal. A chaque fois, je me jure d’arrêter. A chaque fois, je me donne envie de vomir. Mais je vais quand même finir le travail. Machinalement. Médicalement. Ensuite, je retournerai chez moi. J’écouterai les dernières infos, ou je ferai la vaisselle, ou je boirai un verre. N’importe quoi pour oublier, pour me nettoyer. Juste le temps de rêver un peu, et puis viendra l’heure d’un nouveau job.
Quelques fois, j’ai espéré que tout ça se termine. Quelques fois, j’ai cru que c’était possible. J’aurai voulu en sauver une. Je l’espère toujours. Ou alors renverser les rôles, histoire d’en finir une bonne fois pour toutes. Mais j’ai pas les couilles. Ou alors, « elle » n’était pas assez courageuse, ou simplement pas préparée à ça, ou n’en avait pas envie. Essayer de dormir. Un peu. Se réveiller en pleine nuit, en sueur. Fumer au bord du lit. Eviter de gamberger. Prendre une douche, un café. Se recoucher. Se relever. Attendre que le jour se lève.
Merde, il fait si chaud. Si au moins j’avais mis le nez à la fenêtre avant de sortir, j’aurais vu que le soleil tapait. Mais non, il a fallu que je mette ce putain de pull. Et me voilà qui transpire en fleuves. Je sens un ruisseau se former sur mon front. Le flot contourne le sourcil, descend le long de l’oeil, s’étale sur ma joue. Je le sèche d’un revers de manche. Je me liquéfie quand même. Elle est là. Elle pourrait s’enfuir. Elle est belle.
Je sors mon revolver. Je pourrais tirer. Je ne veux plus. Trop chaud, trop ardente. Le soleil, c’est elle. L’arme quitte ma main, se pose dans la sienne. Si seulement elle appuyait sur la détente. J’entends déjà la détonation. Je vois au ralenti la balle quitter le canon pour se loger en plein cœur. Elle me vise un instant, lâche le flingue. Elle sourit. Me laisse partir. J’ai envie de la serrer dans mes bras, mais c’est elle qui me prend par la taille. « A bientôt ». « Oui ».
Je rentre chez moi. Je me connecte sur MSN. Elle est là, évidemment. « Je ne voulais pas te quitter ». « Moi non plus ». Je jette un œil à mon CV. Tant d’expériences sans intérêt, de CDD pour passer le temps, d’alibis. La page se froisse, file vers la poubelle et puis s’efface. « Retrouvons-nous au parc ».
Il fait beau, mais il pourrait pleuvoir. Qu’importe ! Nous sommes imperméables, ignifugés, quasi indestructibles. Notre étreinte, la première, est visible à des kilomètres. Nos corps tremblent. Se désirent. Souffrent de ne pas mieux se connaître. Nos esprits se troublent, se confondent. Elle, c’est moi. Moi, c’est elle. L’un de nous sera le bourreau de l’autre. Nous le savons tous deux. Et nous attendons - pétrifiés, écartelés, agonisants -, le coup de grâce qui viendra forcément, peut-être.
14:22 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture
Coup de feu
« Ai-je la moindre chance ? » se demande Olusoji, agenouillé à demi-nu devant une foule assourdissante, proclamant son admiration au héros, gueulant son mépris et sa haine des ennemis dont Olusoji fait partie. Lui qui rêvait de gloire et de victoires, de poing levé, d’étoiles et d’ovations ; le voilà anonyme au milieu des six autres victimes du jour.
Tout près de là, Justin bombe le torse. C’est lui le héros, et le bourreau. Celui qu’Olusoji rêvait d’abattre, celui que le peuple acclame, celui qui mettra à mort ceux qui voulaient le défier. Alignés, méprisés, déjà vaincus, Olusoji et ses compagnons d’infortune attendent la détonation du pistolet qui couvrira brièvement la rumeur. Puis le grondement reprendra, s’élevant en déferlante avant de retomber comme un corps assouvi, exténué, vidé. Olusoji sait qu’il va souffrir. Il va falloir serrer les dents, garder le regard droit le plus longtemps possible, contrôler le raidissement de ses muscles, tenir jusqu’au bout. Après douze ans passés dans les camps d’entraînement, cela ne pouvait pas finir autrement. Il le savait. Il s’y était préparé, imaginant ce moment des milliers de fois. Il avait tant espéré le vivre sereinement, comme l’aboutissement d’une vie d’efforts, la dernière bataille. Mais ce soleil qui cogne, la sueur qui coule le long de ses tempes, ces gens qui agitent les bras en tous sens en hurlant, et l’arme qui tarde à rendre son jugement… Olusoji sent un frisson parcourir son dos. « Ce n’est plus le moment d’avoir peur ».
Olusoji penche la tête et fait claquer ses mâchoires. Il a l’impression de peser des tonnes, d’être genou à terre depuis des heures. « Qu’attendent-ils pour tirer ? ». Il pense à son pays, le Nigeria. A ceux qui affirment qu’il n’en respecte pas le drapeau. « Qu’importe ce qu’ils disent, c’est mon pays, mon combat ». Il pense à cette guerre civile que son père lui racontait. Un million de morts que le monde a oublié. Tout comme il oubliera ceux du Tchad, de la Somalie ou du Rwanda. Tout comme on l’oubliera lui. Peut-être son nom hantera-t-il quelques registres, au milieu de centaines d’autres noms rangés dans des colonnes sans âme, rien d’autre. Il ne reste que le panache. Ne pas accepter la défaite, jamais. Montrer à cette population qu’il existe tout autant que Justin.
Le coup de feu éclate enfin. Projeté vers l’avant, Olusoji sent son corps exploser. Une intense chaleur lui envahit les jambes, les cuisses et les épaules. Il serre les dents et relève progressivement la tête. Sa vue se trouble et il n’entend plus rien qu’un battement sourd, rapide et régulier. Ses poumons sont prêts à éclater. Ses tripes se tordent. La douleur se fait de plus en plus vive, du cou jusqu’aux chevilles. « Courage, c’est presque terminé ».
La foule exulte devant le nouveau triomphe de Justin, son plus grandiose. Le héros lève au ciel ses bras puissants. Il est plus fort que jamais. 9 secondes 76, nouveau record du monde du 100 mètres ! A côté de lui, Olusoji reprend son souffle et sourit. En 9 secondes 84, il a battu le record d’Afrique. Pas assez pour battre la star américaine, mais le Nigerian n’a que 21 ans, et les étoiles devant lui.
14:20 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture, olusoji
Fumer tue
Assise sur le bord du lit, elle s’allume une cigarette. La fumée lui pique les yeux. Elle regarde la tige se consumer, tire à nouveau sur le filtre, le fait tourner entre le pouce et l’index pour l’observer encore, et écrase enfin le mégot dans un cendrier sale. « Une clope, c’est comme l’amour », se dit-elle, « ça brûle et ça meurt ».
Elle en rallume une autre, et pense à lui. Elle se sent comme une cigarette. Lui, c’est le fumeur. Quand il l’aura fini, il l’écrasera et rachètera un paquet. Elle se rappelle le cendrier qu’elle lui avait donné. Dessus était inscrit « piège à blondes ». Voilà sa seule issue, être jetée parmi d’autres vieux mégots... La fumée pique encore. Une larme coule de son œil gauche. Elle se dit qu’elle devrait arrêter de fumer, ou qu’elle devrait arrêter tout court. Elle a déjà tellement été consumée avant, par d’autres fumeurs… Eux aussi disaient être « accro », en « état de manque ». Ils ont quand même fini par l’écraser.
Elle se lève. Secoue la tête. Va chercher son portable. Relit le SMS qu’elle a reçu. « Tu me manques ». Ils disent tous ça, au début… Mais quand le manque devient trop fort, ils vont taxer une autre clope. Elle a envie de répondre, mais quoi ? Qu’il lui manque aussi ? Elle voudrait être dans ses bras, c’est sûr. A moitié endormie, inconsciente du danger, enfin confiante. Mais non. Pas question d’être un mégot de plus. Pas cette fois. Peur de ne plus le supporter.
Le téléphone tremble sous ses doigts. La cigarette brûle toute seule dans le cendrier à moitié plein. « Ne dis pas ça, ça m’effraie ». Message envoyé…
Il regarde par la fenêtre. Dehors passent des ivrognes qui massacrent une chanson paillarde. Il en sourit, et allume une cigarette. Il se dit que le goût est moins bon que quand elle est là. Tout est moins bon d’ailleurs… Il aurait aimé le lui dire, plutôt que d’envoyer ce bête SMS. Mais il sait que s’il s’enflamme trop, elle prendra la fuite… Comme la fumée qui s’échappe de sa clope. C’est ça, elle est comme cette fumée. Insaisissable, légère, aérienne. Quand il est avec elle, il a l’impression de s’envoler. Alors il rallume une autre cigarette, pour rêver d’elle, encore.
Le portable le ramène au sol. Il lit son message. La cigarette tombe. Il relit le message, ramasse la clope, l’écrase mal, et relit encore. Il s’assoit sur le canapé. Se prend la tête à deux mains. Une larme coule de son œil gauche. La fumée lui pique les yeux. Pas la vraie fumée, mais elle. Le mégot qui brûle encore, c’est lui. S’il reste là, parmi les cendres, il la perdra, et s’éteindra. L’appeler. Vite.
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