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19.03.2008
Un dimanche à la brocante
Il pleut. Mes pieds sont gelés. J’aimerais bouger, me mettre au sec. Je ne peux pas. Je dois rester là. Immobile. Et attendre... Tonio est là, comme d'habitude. Pas un regard pour moi, pas une attention. J'aimerais partir loin de lui. Qu'un autre vienne me chercher et m'emmène au chaud, bien au chaud... Mais qui pourrait bien venir aujourd'hui ? Sous cette averse glacée...
Quand il fait beau, ils viennent plus nombreux. Ca sent le café et le thé à la menthe que sirotent les vieux assis autour du parking. Des enfants s’agitent. Là il y a un tas de jeux vidéo un peu poussiéreux. Ici, c’est une vieille locomotive en bois, rouge et bleue. Tout autour, un capharnaüm d’objets les plus divers. Masques africains, vieux boulons rouillés, commodes en bois vermoulu, des lots de porcelaine délavée, de cuivres défraîchis, de morceaux de ferrailles en vrac, des fripes… Ca pue la moisissure, mais on chine quand même, on s'agenouille pour inspecter un lot de casseroles, on enfile une veste rapiécée, on hésite, on discute...
« Le coffre là ferait une chouette table basse, tu crois pas ? »
« Combien pour cette vieille machine à écrire ? »
« Je peux descendre à 40 euros, mais pas en dessous… »
« Maman, tu trouves pas qu’elle est belle cette robe ? »
« Ok, c’est pas cher. Mais y a quand même du boulot pour le remettre en état… »
Mais aujourd’hui, rien de tout ça. Les terrasses sont vides. Dans le froid, la pluie tombe drue comme des épines. Pas de matelas troués, pas de vélos volés. Pas de vieux pots de fer cabossés, pas de pendule à remonter… Les brocanteurs ne sont pas venus. Ils savaient que c'était peine perdue, et ils avaient raison. L’église Saint-Michel a beau dresser sa flèche, les badauds se comptent sur les doigts des deux mains, font le tour des quelques marchandises et s'en vont, vite, trop vite. Tonio a quand même voulu venir, comme tous les dimanches. Et, comme tous les dimanches, il me tourne le dos et me laisse là...
Un homme arrive, un carnet à la main. Je le reconnais. Je l’ai déjà vu se promener ici. Il m’a déjà frôlée. Il porte toujours ce manteau démodé en cuir noir. Il me regarde. Il approche vers moi. J’aimerais qu’il m’emporte loin d’ici, de cette place vide, humide et froide. Mais non, ses yeux se détournent. Il s'éloigne. Je reste seule.
Il rentre dans une boutique. La pluie tombe moins fort, mais j'ai toujours aussi froid. Mes pieds craquent. Mon dos est engourdi. Tonio s'allume une cigarette. La dernière fois, il m'a brulé avec son mégôt. Je suis restée de bois, comme d'habitude... Tonio et moi, ça fait un moment qu'on bourlingue ensemble. De Bordeaux à Bilbao, on écume les marchés, les vide-greniers et les brocantes. Tonio a toujours adoré ça. Moi je suis plutôt casanière. J'ai envie de me poser quelque part. Cet homme au manteau usé, si seulement il savait... Oh bien sûr, je ne suis plus très jeune. Les années passent, c'est sûr... Comme les modes et les envies... C'est pour ça que je me dis qu'il me remarquera peut-être un jour. Lui, ou un autre...
Mon Dieu, il ressort de la boutique. Et ELLE est à son bras. J'aurais dû m'en douter... ELLE et son charme oriental... ELLE et son teint mat... ELLE et son fer forgé... Je ne suis qu'une pauvre vieille chaise moi... Je n'ai pas de coussin confortable, juste quelques tresses de paille à rafistoler... Je reviendrais la semaine prochaine, avec Tonio. En espérant que quelqu'un m'emporte, encore une fois.
14:29 Publié dans Textes en vrac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture



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