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19.03.2008
Faim de vie
Dieu que cette fille est belle. Elle ne doit pas avoir plus de quinze ans. Puits de lumière au milieu des passants flétris de la galerie marchande, je ne vois qu’elle. Si triste pourtant, perdue peut-être, noyant son ennui au gré des vitrines et de leurs mannequins sans visage. Si seulement mon émoi pouvait transpercer la foule, la frapper, la pousser à me discerner parmi les autres. Peut-être qu’elle se retrouverait dans ma candeur, qu’elle y entendrait la sourde révolte qui me serre les tripes, qu’elle y apercevrait un sentier familier. Peut-être que nous irions boire un café. Oui, c’est ça. Nous irions à l’Entrepôt, c’est dans ce bar que vont tous les lycéens du quartier. Parce que le patron, un vieil anar, accepte qu’on ne prenne qu’un verre d’eau quand on est fauché. Par timidité, on s’enivrerait d’abord de nos éclats de rire, nous moquant des pantalons en velours du prof de maths et des programmes de télé-réalité qu’on regarde pourtant presque tous les soirs. Par commodité, on pesterait ensuite sur nos parents. Les miens m’ont déjà abandonné. On échangerait nos projets pour sauver ce monde dans lequel nous sommes si mal. On rêverait de voyages insensés dans ces pays où le fric n’a pas encore tout dévasté. Et puis, on se quitterait le visage rosi et les mains moites, en nous retournant pour vérifier que l’autre nous regarde encore. On s’appellerait juste après. On rirait de nouveau et, le cœur serré par la peur que l’instant s’efface, on ne voudrait pas raccrocher. On se reverrait le mercredi suivant. Elle aurait mis des heures à choisir la jupe avec laquelle elle serait encore plus belle, à nouer puis dénouer ses cheveux, juste pour me plaire, moi qui suis déjà damné. On irait au cinéma. Peut-être que nos mains se chercheraient avant la fin du film. Et puis on s’embrasserait en pleine rue, pour prouver aux autres que nous sommes libres. Je sentirais mon sang tambouriner à mes tempes, comme lors de mon premier baiser avec Jeanne. Jeanne a été la première, l’unique. Elle m’a quitté aussi, comme mes parents. Je me sens si seul aujourd’hui. Je suis pourtant très entouré, mais personne ne s’intéresse vraiment à qui je suis. Tous les jours, on me dit ce que je dois faire. Il faut être sage, être propre, bien manger, être aussi bien-portant que bien-pensant. Mais MERDE, c’est MA vie ! Marre de tous ces pisse-froid qui voudraient que je rentre dans les rangs. Cette fille aussi doit se sentir seule et incomprise. Il parait que la plupart des ados vivent un mal existentiel, je l’ai vu à la télé.
Elle ne me voit toujours pas. Je pourrais l’aborder, mais il est déjà 17 heures. Il va falloir que je rentre. Dans une heure, le dîner sera prêt. Et si je n’arrive pas à temps, on me punira sûrement. La dernière fois, on m’a enfermé dans ma chambre avec un simple bol de soupe. J’ai encore eu envie de me mettre une balle dans la tête. Peut-être comprendraient-ils enfin mon malaise… A quatre-vingt-six ans, on n’a plus rien à espérer de la vie. Depuis la mort de Jeanne, les enfants m’ont placé dans cette fichue maison de retraite. Ils viennent une fois par mois. Juste pour voir combien de temps je vais encore tenir. Crever les arrangerait bien. Moi aussi.
14:24 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture



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