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19.03.2008
Eva Renaissance
Cette fois, l’histoire qui suit n’est pas une fiction. Chaque détail est strictement véridique. Cela s’est passé une nuit, entre un verre de whisky et quelques délires MSN. Sur l’écran, une photo que Eek vient de m’envoyer. On le voit sautant au dessus du Miroir (nda : fameuse attraction bordelaise). Un ciel émaillé de nuages cotonneux se reflète dans la mince étendue d’eau. Eek, pieds nus, sourit au photographe. Insouciance. Bonheur simple.
Il est environ une heure du matin. MSN me signale qu’Eva vient de se connecter. Eva a 20 ans, de grands yeux noisette et de beaux cheveux blonds. Nous nous connaissons à peine. Nous avions simplement pris plaisir à discuter un soir, chacun derrière son ordinateur. Je lui lance un « coucou » enjoué auquel elle ne réplique pas. « Tu es là ? ». « A moitié », me répond-elle. L’écriture est incertaine, les fautes de frappe nombreuses. Eva tente de m’expliquer qu’elle met fin à ses jours, qu’elle a déjà avalé les médicaments, que je suis le seul à qui elle l’avoue. Il faut appeler les pompiers, mais pour les envoyer où ? Je ne connais ni son nom, ni son adresse, ni même son numéro de téléphone. Mes mains tremblent sur le clavier, écrivent des mots destinés à la convaincre de m’aider à la secourir. « Non, je veux partir », ressasse-t-elle. A cause du drame qu’elle a vécu, un mois auparavant. Je lui implore un indice pour que je puisse savoir où elle est. Elle finit par me donner son numéro de portable. Au bout du fil, Eva a du mal à articuler. Elle me donne son adresse, mais je ne la comprends pas. J’essaie de lui faire confirmer en tâtonnant. « Numéro 16 ? ». « Non ». « 65 ? ». « Oui »… Je lui dis que je téléphone aux pompiers, que je la rappelle ensuite, la supplie de résister au sommeil, de se passer le visage sous l’eau, de rester avec moi sur MSN encore un peu. Les pompiers tentent de l’appeler. Pas de réponse. J’essaie à mon tour, sans succès non plus. La fenêtre MSN est désormais muette.
J’enfile un pull et un blouson. Il est presque deux heures du matin. Elodie, qui était venue passer la soirée à la maison, m’accompagne. Nous nous mettons à courir. Eva habite à une dizaine de minutes à pied. Lorsque nous arrivons devant chez elle, les pompiers et Police Secours sont déjà là. Ils ont trouvé l’appartement, et Eva, étendue sur son lit, inconsciente. Dans une poubelle, on trouve les deux boites d’anti-dépresseurs qu’elle a avalé. Sur une table, des bouteilles de bière vides, de la vodka, des cendriers pleins. Un chat va et vient sur le canapé, inquiet.
Un pompier parvient à la réveiller, à peine. Elle ne peut pas se lever, les yeux sont mi clos, les mots ne sortent pas de sa bouche. On vient de la mettre sur une civière lorsque Laura rentre. Laura est sa colocataire, sa meilleure amie, son inséparable, Eva m’en avait parlé. Laura voit les uniformes, et moi qu’elle ne connaît pas. Elle réalise. Son visage frémit. Ses yeux se mouillent.
On va emmener Eva à l’hôpital. Sur le trottoir, la sœur d’Eva vient d’arriver. Elle s’effondre dans les bras de Laura. Les deux jeunes femmes échangent leurs larmes. Je commence à m’éloigner. Un pompier vient me remercier. J’ai le regard vague, je bredouille que c’est lui que je remercie. Mes jambes vacillent. Nous rentrons le pas incertain et Elodie me fait remarquer une incroyable coïncidence.
Quand j’ai discuté avec Eva sur MSN, Elodie et moi écoutions en boucle la même chanson depuis un long moment. « My Immortal », par Evanescence. Eva-nescence. Eva renaissance. Immortelle…
Au moment où j’écris ces lignes, je viens d’appeler l’hôpital. L’infirmière a dit qu’Eva allait bien. Qu’elle était encore somnolente, mais qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir. Moi je n’ai pas dormi de la nuit. Je crois même que j’ai pleuré. Et mes mains tremblent encore.
19:36 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, écriture



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